Skip to content Skip to footer

Ce soir, je vais te dire quelque chose qui va peut-être te sembler complètement fou. Et je ne sais même pas qui tu es. Je ne sais pas si tu codes, si tu pétris, si tu enseignes, si tu soignes ou si tu fabriques des choses que personne ne t’a demandé de fabriquer. Je ne sais pas si tu dors mal ou si tu dors trop, si tu portes un projet ou si c’est un projet qui te porte sans que tu l’aies encore nommé. Peu importe. Ce soir, c’est la veille. Et la veille, c’est le seul moment où tout le monde est à égalité : ceux qui savent ce qu’ils vont faire demain, et ceux qui ne le savent pas encore mais qui sentent, quelque part dans le ventre, que quelque chose les attend.

Demain matin, quelque part dans une salle qui sent déjà le café qu’on n’a pas encore préparé, des gens vont se retrouver pour faire quelque chose d’étrange. Ils vont tenter de construire en quelques heures ce que le monde raisonnable met des mois à ne pas faire. On appelle ça un hackathon. Le mot est un monstre merveilleux, une chimère née de l’accouplement improbable de hack et de marathon. Pirater la distance. Forcer le temps. Prendre un problème et courir avec lui jusqu’à ce que l’un des deux tombe, le problème ou toi.

Mais le hacker n’est pas celui que tu crois. Ce n’est pas un développeur penché sur un écran dans une cave. C’est quiconque décide, un jour, de prendre quelque chose qui résiste et de le travailler jusqu’à ce qu’il cède, ou jusqu’à ce que ce soit toi qui cèdes, mais en ayant changé dans l’intervalle. L’enseignant qui repense sa classe est un hacker. L’artisan qui réinvente son geste est un hacker. La mère qui bricole des solutions que personne n’a prévues dans aucun manuel est le hacker le plus redoutable que je connaisse. Et toi qui lis ceci ce soir sans savoir pourquoi tu continues de lire, tu es peut-être sur le point de le devenir.

J’écris depuis cette zone étrange qui précède les commencements. Cette zone où les choses n’existent pas encore mais où elles sont déjà là, comme le pain qui lève dans l’obscurité, comme l’idée qui tourne dans la tête de quelqu’un qui ne dort pas. Demain, des équipes se formeront. Des inconnus se choisiront. Des projets naîtront de rencontres qui n’auraient jamais eu lieu sans ce cadre un peu fou qui oblige les gens à se parler vraiment, vite, et sans filet.

Et c’est là que ça devient intéressant.

Quand tu arrives à un hackathon, tu joues un jeu très ancien et très dangereux. Le même jeu que les amoureux, les diplomates, les vendeurs de tapis et les poètes en mal de publication. Tu présentes une version de toi-même. Pas la personne entière, attention. Les meilleurs moments, les côtés qui brillent, les compétences bien emballées. Et les autres font pareil. Et tout le monde accepte de croire au best-of de tout le monde. C’est agréable. C’est confortable. Ça ressemble à quelque chose.

Mais il arrive un moment, en général quand la nuit avance et que le vernis du pitch craque, où quelque chose se brise. Pas dans le projet. En toi. Tu vois à travers le jeu. Tu réalises que ta belle idée ne tient pas debout, ou qu’elle tient debout mais que c’est toi qui vacilles. Que tu as passé des heures à fabriquer une démo qui impressionne plutôt qu’à construire quelque chose qui fonctionne.

Al-Ghazali, ce vertigineux penseur du XIIe siècle qui enseignait à Bagdad avant de tout quitter pour devenir errant, fait dans l’Ihya Ulum al-Din une distinction qui devrait être affichée au mur de chaque salle de hackathon, de chaque bureau, de chaque cuisine où l’on prétend inventer quelque chose : il sépare l’ikhlas, la sincérité absolue de l’intention, du riya’, cette mise en scène subtile de soi-même que l’on confond si facilement avec le talent. Le riya’, c’est pitcher pour être vu. L’ikhlas, c’est construire comme si personne ne regardait. La différence ne se voit pas dans la slide. Elle se sent. Et le plus espiègle dans l’affaire, c’est que la personne la plus difficile à convaincre de ta sincérité, ce n’est jamais le jury. C’est toi.

Essaie maintenant de clouer de la gelée au mur. C’est exactement ce que tu fais quand tu tentes de transformer quelques heures de chaos en un récit linéaire, en trois slides propres, en une promesse chiffrée. Toute la structure du hackathon est construite sur cette tentative poétiquement absurde : prendre le désordre créatif, ce magma incandescent où les idées naissent, se télescopent, mutent et meurent en l’espace d’une phrase, et le couler dans un moule qui tient en quatre minutes devant un micro. Mais c’est précisément dans cette absurdité que réside le génie du format. Parce que la gelée, quand elle refuse le mur, te dit quelque chose d’important : elle te dit que ce qui est vivant refuse d’être fixé. Et que ce refus est une grâce, pas un échec.

Bachelard, dans La Psychanalyse du feu, montre que toute création authentique naît d’une rêverie devant la flamme. Le feu fascine parce qu’il détruit et transforme en même temps. Il n’existe qu’en mouvement. Un hackathon, c’est ça : un feu de camp autour duquel des inconnus se retrouvent, hypnotisés par la même flamme, chacun y projetant ses propres formes. Certains y voient un business. D’autres un terrain de jeu. D’autres un refuge temporaire contre l’ennui mortel du monde tel qu’il tourne. Tous ont raison. La flamme n’a pas d’opinion, elle brûle. Et si tu la regardes assez longtemps, elle finit par te montrer ton propre visage, ce qui est nettement moins confortable qu’un lean canvas mais infiniment plus utile.

Quand tu arrêtes de faire semblant, quand le projet refuse de compiler et que ton coéquipier te regarde avec cette honnêteté silencieuse qui dit « on fait quoi maintenant ? », il reste quoi ? Il reste toi. Le pur accident cosmique de ton existence, face à un problème qui ne te doit rien et auquel tu ne dois rien non plus, sauf peut-être cette étrange obstination qui fait que tu es encore là alors que tout le monde rationnel serait rentré dormir. Spinoza appelait ça le conatus, cet élan qui pousse chaque être à persévérer dans son existence. Un hackathon, c’est du conatus à l’état pur. Pas contre un ennemi. Contre ta propre tendance à renoncer, à arrondir, à lisser les angles pour que ça rentre dans les cases.

Simone Weil, dans une de ses intuitions les plus fulgurantes, écrivait que l’attention est la forme la plus rare et la plus pure de la générosité. Pas la concentration. Pas l’effort. L’attention. Ce regard qui ne cherche pas à résoudre mais à voir. On croit que la ressource la plus précieuse du hackathon est le temps. Mais la vraie ressource rare, celle qui sépare les équipes qui produisent du bruit de celles qui produisent du sens, c’est la qualité d’attention. Écouter l’espace entre les mots. Pas ce que ton coéquipier dit, mais ce qu’il essaie de dire. Pas ce que le jury demande, mais ce qu’il cherche vraiment. Pas ce que le marché exprime, mais ce qu’il tait. Les meilleurs hackers, au sens où je l’entends ce soir, ne sont pas les plus rapides. Ce sont ceux qui écoutent le mieux. Ceux qui laissent le silence travailler pour eux au lieu de le remplir de fonctionnalités.

Et puis il y a la blague cosmique. Celle que personne ne raconte dans les discours d’ouverture mais qui circule en contrebande dans les regards de ceux qui ont compris. Un hackathon, quand on y réfléchit avec ce léger recul qui ressemble à de la tendresse, c’est une partie de l’univers qui demande à une autre partie de l’univers, qui fait semblant d’être séparée, de résoudre un problème que l’univers s’est lui-même posé. Toi, tes coéquipiers, les mentors, le jury, le type qui apporte les pizzas à minuit, vous êtes tous des fragments d’une même intelligence en train de jouer au jeu de la séparation. Chacun croit être un individu distinct avec un rôle bien défini. Mais enlevez les badges, les rôles, les titres, et regardez ce qui reste : des gens dans une salle qui essaient, ensemble, de faire apparaître quelque chose qui n’existait pas avant qu’ils se rencontrent. C’est la définition exacte de la création. Et c’est aussi, si l’on y pense sans ricanement, une forme de prière.

Hafez de Chiraz, ce maître persan du XIVe siècle dont la poésie rendait ivres ceux qui ne buvaient pas de vin, écrivait que le vrai poème n’est pas celui que tu composes mais celui qui te compose. Le vrai hackathon n’est pas le projet que tu construis. C’est ce que le projet construit en toi. Ce recâblage silencieux qui s’opère quand tu découvres que tu sais faire des choses que tu ne savais pas savoir faire. Quand une conversation avec un inconnu change ta façon de voir un problème que tu portais depuis des mois. Quand le rejet du jury te blesse juste assez pour que tu te demandes enfin si tu faisais ça pour la bonne raison.

L’endormi, au hackathon comme dans la vie, veut te catégoriser. Il écoute ton pitch, pas l’espace entre les phrases. Il veut une trajectoire qu’il peut prédire, un modèle qu’il peut valider, un rendement qu’il peut calculer. Plus tu t’éveilles à ce que tu fais vraiment, moins tu peux participer à cette danse, parce qu’elle nécessite deux parties qui croient que leur séparation est réelle. Le porteur séparé de son projet. L’innovateur séparé du problème. Le hacker séparé du monde qu’il prétend changer. Mais le hacker éveillé sait que ces frontières sont des fictions utiles, rien de plus. Il sait qu’il ne résout pas un problème extérieur. Il négocie avec une part de lui-même qui a pris la forme d’un besoin, d’une absence, d’un bug dans le réel. Et cette négociation, ce dialogue intérieur déguisé en prototype, c’est peut-être la chose la plus honnête qu’un être humain puisse faire.

Alors, demain matin, quand ça commencera, souviens-toi de cette nuit. Cette nuit où tout était encore possible parce que rien n’avait encore commencé. Pascal, dans un fragment qui résiste aux siècles, comparait l’homme à un roseau, le plus faible de la nature, mais un roseau qui pense. Le hacker est un roseau qui ose. Fragile, impatient, nourri de mauvais café et de rêves un peu trop grands pour la salle qui les contient. Mais un roseau qui pense, qui crée, qui fait exister ce qui n’existait pas. Et s’il n’y avait que ça, ce serait déjà immense.

Parce que dans un monde qui dort beaucoup et qui fait semblant d’être éveillé, le simple fait de se lever tôt demain pour construire quelque chose dans le désordre, en acceptant de ne pas savoir où ça mène, c’est un acte de foi plus radical que tous les business plans du monde.

Le hackathon n’est pas une compétition. C’est une veillée. Et ceux qui y participent ne sont pas des concurrents. Ce sont des veilleurs.

À demain.