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Nous sommes aux tranchées avancées de Ramadan. Il y a dans ces nuits-là une qualité particulière du silence, une façon qu’a l’obscurité de devenir habitable, presque douce. C’est dans cet état que j’écrivais cet article que je m’étais promis pour 2026, une année que j’attendais non pas comme une page blanche, mais comme une page qui porte en filigrane tout ce que j’ai traversé, et sans doute encore plus de tout ce qui m’a traversé.

Ex nihilo nihil fit. Rien ne vient de rien. Parménide l’avait dit au Ve siècle avant notre ère avec la sécheresse d’un axiome mathématique. Lucrèce l’avait repris avec la même conviction : aucune force, divine ou humaine, ne tire quoi que ce soit du néant pur. La formule est antique. Elle reste d’une modernité déconcertante. Elle dit quelque chose de fondamental sur la nature de toute création, qu’elle soit cosmologique, artistique, spirituelle ou entrepreneuriale.

Ce quelque chose a un nom. Il s’appelle patrimoine.

Le mot avant la chose

Patrimonium, en latin. Ce qui vient du père, pater. Mais toute généalogie honnête sait qu’elle est incomplète si elle n’entend que la voix paternelle. Il y a ce que les pères transmettent, souvent par la force, parfois par l’exemple. Et il y a ce que les mères déposent, plus silencieusement, dans les gestes, les intuitions, les façons d’aimer et de résister que l’on croit siennes et qui viennent d’elles. Ce matrimoine-là circule sans acte notarié, sans titre de propriété, sans même parfois un mot pour le nommer. Mais il est là, aussi déterminant que l’autre, aussi fondateur. Le patrimoine sans le matrimoine est une maison à moitié habitée. Ce que nous portons vraiment, c’est les deux, mêlés, indissociables, travaillés par l’épreuve jusqu’à devenir quelque chose que l’on peut enfin appeler sien.

Les parents sont dès lors des passeurs. Leur mission n’est pas seulement de transmettre, mais de préparer leurs enfants à recevoir, et à transmettre à leur tour quand le temps en sera venu. C’est peut-être la plus belle définition de l’éducation : non pas remplir, mais disposer. Non pas imposer un héritage, mais apprendre à un enfant à le porter sans en être écrasé.

Il y a des femmes qui incarnent cela avec une grâce que l’on ne voit pas toujours au premier regard. Des femmes qui ont su garder vivant ce qu’elles portaient, le préserver des intempéries du temps et des blessures de la vie, et le transmettre avec cette douceur particulière que seul le matrimoine sait produire. Ce sont elles, souvent, qui tiennent la mémoire quand tout vacille. Ce sont elles qui savent, d’instinct, que ce qui se donne vraiment ne s’épuise jamais.

Goethe, dans Faust, pose ce défi avec une précision qui me poursuit depuis longtemps : « Was du ererbt von deinen Vätern, erwirb es, um es zu besitzen. » Ce que tu as hérité de tes pères, acquiers-le pour le posséder vraiment. Hériter ne suffit pas. Il faut travailler l’héritage par l’effort conscient, l’épreuve, parfois la souffrance, pour qu’il cesse d’être un legs passif et devienne une possession vivante. L’entrepreneur, comme tout individu d’ailleurs, qui ignore ses héritages ne les possède pas. Il en est possédé.

Et puis Rumi. Le Masnavi s’ouvre sur l’image du ney, la flûte de roseau, qui pleure depuis qu’on l’a arrachée à sa roselière d’origine. Elle chante, mais elle chante de séparation. Elle est musique, mais elle est mémoire. « Écoute le ney, il raconte des histoires, il se plaint des séparations. » Cette image est peut-être la plus belle que la littérature mondiale ait produite pour dire que nous portons toujours en nous le lieu dont nous venons, le terreau dont nous avons été arrachés, même quand nous croyons avoir tout recommencé à zéro.

On ne repart jamais de zéro. On repart du ney.

 

Le patrimoine de pierre, pensée à mon amie Soad

Certains patrimoines se lisent dans la pierre pour se lire dans les hommes.

Le Taj Mahal, d’abord. Shah Jahan l’a fait ériger au XVIIe siècle pour Mumtaz Mahal, son épouse morte en couches. Vingt-deux ans de chantier, vingt mille ouvriers, un marbre blanc qui change de couleur avec la lumière du jour. Ce n’est pas un mausolée. C’est une déclaration : que l’amour peut traverser la mort, que ce qu’on a reçu d’un être peut être transformé en quelque chose d’éternel. Le Taj Mahal est peut-être le plus beau témoignage que l’humanité ait jamais produit de ce que l’on fait d’un héritage affectif quand on refuse de le laisser disparaître.

À Marrakech, le palais Bahia dit quelque chose de semblable, à une autre échelle et dans un autre siècle. Ba Ahmed, grand vizir de la fin du XIXe siècle, l’a fait construire pour Bahia, sa femme favorite, dont il était éperdument amoureux. Son nom même signifie « la belle ». Des jardins d’orangers, des zellijes d’une finesse rare, des plafonds en cèdre sculpté qui semblent tenir par la seule force du désir de plaire. L’amour comme architecte. L’amour comme patrimoine légué à une ville entière.

Et puis le Badiî, à quelques centaines de mètres. Le sultan saadien Ahmad al-Mansour l’avait voulu comme monument à sa propre gloire, après la victoire de la bataille des Trois Rois en 1578. Il en reste aujourd’hui des ruines habitées par les cigognes, des colonnes éventrées, des pans de mur que le temps a lentement repris. La gloire bâtie pour elle-même ne dure pas. L’amour bâti pour l’autre, lui, reste.

Et les murailles, enfin. Ces remparts ocre qui ceinturent la médina comme deux bras refermés sur ce qu’ils ont juré de garder. On les photographie, on les longe, on les oublie parfois dans leur évidence. Mais elles sont là depuis le XIIe siècle, silencieuses et obstinées, ayant survécu à tout ce que le temps a tenté contre elles. Elles nous rappellent que certains héritages ne se transmettent pas par les mots ni par les livres, mais par la simple ténacité de durer. Protéger ce qui nous a protégés est peut-être la forme la plus humble et la plus noble du patrimoine. Celle qui ne cherche pas à briller, mais à tenir.

Ces trois patrimoines de pierre disent en réalité la même chose : chaque édifice est le portrait intérieur de celui qui l’a bâti. Shah Jahan y a déposé sa douleur transformée en beauté. Ba Ahmed, sa tendresse. Al-Mansour, ses ambitions dévorantes. La pierre ne ment pas. Elle garde longtemps après que les hommes ont disparu la trace de ce qu’ils portaient en eux. Et si l’on regarde les murailles avec ce même regard, on y lit non pas seulement une stratégie militaire, mais une psychologie collective : la peur de l’autre, le besoin de frontière, le désir de protéger ce que l’on aime en enfermant parfois aussi ce que l’on croit posséder.

Les monuments nous précèdent. Mais les hommes qui les ont bâtis nous ressemblent. Ils portaient, eux aussi, des héritages qu’ils n’avaient pas toujours choisis.

 

Ce que les autres portent sans le montrer

Ibn Arabi, le grand mystique andalou né à Murcie au XIIe siècle, développe dans les Futûhât al-Makkiyya une idée qui bouleverse dès qu’on la reçoit vraiment : chaque être humain est une épiphanie unique, une manifestation particulière d’un héritage cosmique qu’il n’a pas choisi. Nous sommes tous des formes singulières d’un secret qui nous précède. Ce que nous croyons être nos décisions libres est souvent la résultante de tout ce qui nous a formés, déformés, blessés, façonnés dans l’obscurité de notre histoire la plus intime.

Marcus Aurèle, dans ses Méditations, pratique cet exercice avec une régularité presque obstinée : comprendre les hommes pour ne pas en vouloir aux hommes. « Commence le matin en te disant : je rencontrerai aujourd’hui des indiscrets, des ingrats, des âmes égarées. Mais ils sont ainsi parce qu’ils ne savent pas encore distinguer le bien du mal. » Ce n’est pas de la naïveté. C’est une hygiène de l’âme qui permet de traverser sans s’alourdir.

Ceux qui nous font du mal ne le font presque jamais depuis un choix pur et pleinement libre. Ils le font depuis un patrimoine, eux aussi. Depuis des blessures accumulées que nous ne voyons pas, depuis des fractures anciennes qui ont modelé des comportements que nous subissons sans en comprendre l’origine.

Il y a des patrimoines qui n’arrivent pas par la grande porte. Ils s’infiltrent comme l’humidité dans la pierre, jusqu’à ce qu’on découvre des fissures qu’on ne se rappelle pas avoir creusées. On croit habiter sa propre maison, et l’on s’aperçoit que certaines pièces ont été meublées bien avant notre naissance, par des mains qu’on n’a pas choisies. Le plus troublant n’est pas d’hériter de ces pièces-là. C’est de les trouver confortables. Ibn Arabi enseigne que la conscience est cette lumière qui permet de traverser la maison entière, d’ouvrir les pièces fermées, non pour les détruire, mais pour les voir. Et voir ce que l’on porte, c’est déjà le commencement d’une liberté.

Comprendre cela ne signifie pas accepter l’inacceptable. Cela signifie refuser de réduire un être humain à l’acte qu’il a commis, tout en se protégeant lucidement de ce qui détruit.

Rumi encore, dans un de ses quatrains : « Dehors, les apparences séparent. Dedans, les lumières s’unissent. » La souffrance que l’autre projette sur nous vient souvent d’une lumière brisée en lui, bien avant qu’il nous rencontre. Le reconnaître est un acte spirituel autant qu’intellectuel. C’est peut-être l’une des formes les plus exigeantes de la grandeur humaine.

J’y travaille. Je ne prétends pas y être arrivé. Mais le Ramadan est précisément fait pour ça : ramener l’être à l’essentiel, déposer ce qui alourdit, et regarder avec plus de clarté ce qu’on porte vraiment, et pourquoi.

 

Moins romantique, transmettre comme forme haute d’entreprendre

Si rien ne vient de rien, alors tout ce que l’on construit devient, à son tour, le patrimoine de quelqu’un d’autre.

Newton, avec une franchise rare pour un génie de cet acabit, l’avait dit lui-même : « Si j’ai vu plus loin, c’est en me tenant sur les épaules de géants. » La grandeur n’est pas dans la négation du passé. Elle est dans la capacité à le synthétiser, à le dépasser en le reconnaissant. Steve Jobs n’a pas inventé l’interface graphique depuis le vide. Il l’a vue chez Xerox PARC, absorbée, digérée, transformée. Tout fondateur qui croit partir de rien oublie l’infrastructure invisible qui le précède : les institutions qui l’ont formé, les marchés que d’autres ont défrichés, les erreurs que d’autres ont payées à sa place.

Ce que j’apporte à 2026, je le sais maintenant avec une clarté que les années faciles ne donnent pas : c’est une accumulation. Des fondateurs accompagnés qui m’ont appris que l’essentiel de mon travail n’était pas de leur donner des ressources mais de les aider à voir ce qu’ils portaient déjà sans le savoir. Des lectures qui ont façonné ma façon de penser les systèmes avant de penser les solutions. Et une année difficile, enfin. Une de celles qui traversent plus qu’elles ne passent. Ceux qui me connaissent vraiment liront entre les lignes. Les autres n’ont pas besoin de savoir davantage, sinon ceci : 2025 ne sera pas effacée. Elle sera transformée. Comme tout le reste.

Ibn Arabi parle du silsila, cette chaîne de transmission spirituelle qui relie les maîtres aux disciples à travers les générations. Ce qui se transmet n’est pas seulement un savoir. C’est une qualité de présence, une façon d’habiter le réel, une lumière qui passe de main en main sans jamais s’épuiser. L’écosystème entrepreneurial fonctionne de la même façon, même si on ne l’appelle pas ainsi. Ce que les pionniers ont déposé dans un territoire, dans une ville, dans une génération, nourrit des fondateurs qui ne les connaîtront jamais. Le patrimoine circule en silence.

Entreprendre, dans cette perspective, cesse d’être un acte d’ego pour devenir un acte de responsabilité. Pas seulement envers les clients, les investisseurs, les équipes. Envers ceux qui viendront. Envers le terreau que l’on prépare sans même le savoir.

En ces premières nuits de Ramadan, je reviens souvent à cette formule du Masnavi que je lis comme on revient à une source : « Tu n’es pas une goutte dans l’océan. Tu es l’océan entier dans une goutte. » Tout le patrimoine de l’humanité, ses sagesses, ses blessures, ses élans, ses ruines, tient dans chaque être. Dans chaque fondateur qui ose. Dans chaque année que l’on traverse et qui nous traverse en retour.

2026 n’est pas une page blanche. C’est une page qui porte en filigrane tout ce que j’ai vécu, appris, perdu et transformé. Et c’est précisément pour ça qu’elle m’intéresse.

Ex nihilo nihil fit. Rien ne vient de rien. Nous sommes tous les héritiers de quelque chose. La question n’est pas de savoir de quoi. La question est de savoir ce que nous en ferons.