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Lis d’abord Whitman. Pas encore Jung, ni Barthes, ni d’analyse psychologique. Whitman avant tout. Il commence Song of Myself sans vraiment se préoccuper de notre idée de la modestie :

I celebrate myself, and sing myself,
And what I assume you shall assume,
For every atom belonging to me as good belongs to you.

Je me célèbre, je me chante. Au début, cela semble être l’exemple parfait d’égocentrisme. Mais il faut lire la suite. Dès le deuxième vers, Whitman nous inclut. Chaque atome qui lui appartient est aussi à nous. Son « moi » vient à peine d’apparaître qu’il commence déjà à perdre ses frontières. Il ne demande pas au monde de tourner autour de lui ; il essaie plutôt de regarder en lui-même pour y retrouver une part de nous.

C’est là que la question devient intéressante. Nous sommes toujours au centre de notre propre expérience. Je ne peux voir qu’avec mes yeux, me souvenir avec ma mémoire, comprendre à partir de mon histoire. Le problème commence quand j’oublie cela et que je prends mon point de vue pour le centre du monde. L’égocentrisme, c’est peut-être d’abord cette erreur de perspective personnelle.

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Tu te souviens du géocentrisme : la Terre au centre, tout le reste tournant autour. Puis Copernic et d’autres déplacent le centre. Je ne crois pas que l’héliocentrisme ait rendu les humains ni plus ni moins heureux. Les couples se disputaient puis se rabibochaient toujours, les récoltes dépendaient du ciel, et les enfants ne rangeaient pas davantage leurs chambres. Pour certains, en revanche, déplacer le centre pouvait être dangereux. Giordano Bruno fut brûlé pour hérésie, dans un ensemble d’idées où sa vision du cosmos comptait aussi ; Galilée connut un sort moins tragique, mais suffisamment désagréable. Il est parfois plus facile de déplacer les planètes que les certitudes.

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Notre propre révolution copernicienne est moins risquée, mais pas vraiment plus simple. Si quelqu’un ne nous appelle pas, on se demande ce que cela dit de nous. Si quelqu’un s’éloigne, on imagine ses raisons. « Je me suis senti rejeté » devient « il m’a rejeté ». « Je ne comprends pas son choix » devient « son choix est absurde ». Une expérience personnelle devient alors une vérité générale. L’ego aime ce genre de promotion.

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Jésus avait trouvé une image parlante : la paille dans l’œil du frère et la poutre dans le nôtre. Au-delà de la morale, c’est une intuition psychologique assez redoutable : nous voyons très bien ce qui dépasse chez l’autre et beaucoup moins ce qui déforme notre propre regard. Avant de mesurer la pierre du voisin, il serait peut-être utile d’examiner un peu la sienne.

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Jung donne une structure à cette idée. Pour lui, l’ego n’est pas un ennemi. C’est le centre de la conscience, ce qui nous permet de dire « je », de décider, de choisir. Mais Jung distingue l’ego du Soi, ou Self, bien plus vaste. Il inclut nos contradictions, notre inconscient et cette ombre que l’on repère si facilement chez les autres. L’erreur commence quand l’ego croit qu’il est tout. « Voilà ce que je vois » devient « voilà comment les choses sont ». « Voilà ce que je pense de toi » devient « voilà qui tu es ».

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Whitman fait presque l’inverse. Son moi devient immense, mais pas forcément égocentrique. Plus il l’ouvre, plus il y inclut les autres, le corps, la nature, les contradictions. Plus loin, il écrit : « I contain multitudes. » Je contiens des multitudes. Le moi s’élargit lorsqu’il cesse de se croire unique, autonome et totalement maître de lui-même. L’égocentrique veut que le monde soit une extension de lui. Whitman essaie plutôt de faire de son moi une extension du monde.

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Puis Barthes arrive et enlève encore un peu de notre assurance. Même ce « moi » que l’on croit si personnel est fait de beaucoup d’éléments empruntés : une langue, une famille, une époque, des codes sociaux, des modèles de réussite, des idées sur l’amour, le pouvoir, la beauté. Dans Mythologies, Barthes montre que nous prenons pour naturel ce que la société a construit. Nous faisons pareil avec nous-mêmes. « Je suis comme ça » veut parfois simplement dire : j’agis ainsi depuis si longtemps que j’ai oublié de me demander pourquoi. Nous sommes peut-être faits de citations dont on a perdu les guillemets.

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L’égocentrisme devient alors plus complexe que la simple vanité. On peut être généreux, brillant, bienveillant et rester très égocentrique. Il suffit de prendre son expérience pour mesure de tout. C’est même un risque pour ceux qui dirigent, entreprennent, enseignent ou conseillent. À force d’avoir raison sur certains sujets, on finit parfois par croire qu’on détient la vérité sur tout. L’intelligence n’aide pas toujours : elle fournit parfois simplement de meilleurs arguments pour défendre ses erreurs.

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C’est là que l’égocentrisme devient une question de vivre ensemble, pas seulement de psychologie. Accepter que l’autre ne tourne pas autour de moi change la façon de faire famille, société ou entreprise. Mes enfants ne sont pas la suite de mon histoire. La personne que j’aime n’est pas là pour réparer ce que d’autres ont brisé. Un collègue n’est pas seulement une case dans un organigramme. Un client n’est pas un chiffre qui aurait développé des émotions. Et celui qui me contredit n’est pas forcément un adversaire. Il est peut-être simplement ailleurs dans la pièce.

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C’est peut-être même là que le business devient beau. Lorsque l’entreprise cesse d’être un système organisé autour d’un ego, d’un fondateur, d’un chef ou d’un intérêt unique, et devient un ouvrage commun. Créer de la valeur ensemble suppose que toutes les pierres n’occupent pas la même place, mais aussi qu’aucune ne prétende être à elle seule l’édifice. Le leadership consiste peut-être moins à être au centre qu’à garder l’ensemble suffisamment d’aplomb pour que chacun puisse y tenir sa place.

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Dans la tradition intellectuelle musulmane, il y a une formule que j’aime beaucoup : notre opinion peut être juste tout en contenant une part d’erreur, et celle de l’autre peut être fausse tout en contenant une part de vérité. Cela ne demande ni relativisme ni faiblesse. Il suffit de garder en soi un espace ouvert à l’idée qu’on peut se tromper. Cet espace permet encore d’écouter, d’apprendre et, si besoin, de corriger sa certitude.

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Whitman avait peut-être commencé ainsi : se célébrer soi-même, non pas pour prendre toute la place, mais pour découvrir que l’espace intérieur est déjà rempli de bien plus que soi.