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Ce que Sidi Ghanem m’a appris du Maroc digital

Je prends la route vers le nord. Demain matin, à Tétouan, j’aurai l’honneur de me tenir au sein de la délégation officielle de ma région pour renouveler à Sa Majesté le Roi Mohammed VI, que Dieu L’assiste, le serment d’allégeance qui lie ce pays à son Trône depuis des siècles. Je ne sais pas vivre ce moment autrement que comme une dette. Une dette de gratitude envers vingt-sept années d’un règne qui a offert à ma génération d’entrepreneurs un pays où il est possible de bâtir. Et une dette d’exigence, car la bay’a n’est pas une cérémonie que l’on regarde, c’est un engagement que l’on contracte. On n’en revient pas quitte. On en revient obligé.

 

À mes amis qui ne sont pas marocains et qui s’étonnent parfois de la ferveur de ce rituel, je réponds par une réplique de cinéma. Dans La vie est belle, de Roberto Benigni, un vieux maître d’hôtel enseigne à son neveu l’art de servir : tu sers, mais tu n’es pas un serviteur ; servir est l’art suprême, et Dieu lui-même est le premier serviteur. Voilà, au fond, ce que je vivrai demain. Être sujet, chez nous, n’est pas une sujétion, c’est une appartenance librement habitée : à Dieu, à sa patrie, à son Roi, à ses familles, celle du sang comme celles que l’on se choisit en entreprenant. Ma maturité d’homme s’est abreuvée à ce sentiment-là. Il ne diminue pas, il ordonne. Il ne soumet pas, il oblige à servir. Et c’est précisément parce qu’il oblige que j’écris ces lignes.

 

Ce règne nous a enseigné une grammaire : les grandes ambitions se conjuguent en ouvrages. Tanger Med publie ses tonnages et s’impose parmi les premiers ports du monde, Al Boraq part à l’heure, nos usines ont fait du Maroc la première plateforme automobile du continent et un nom qui compte dans l’aéronautique. Hier soir encore, dans son discours de la Fête du Trône, Sa Majesté rappelait que la stabilité est le facteur fondamental de l’équation du développement, et fixait le cap d’une souveraineté industrielle élargie, des batteries à l’hydrogène vert jusqu’à la cybersécurité, tout en appelant le secteur financier à mieux accompagner les PME et l’innovation. Et l’an dernier, à la même tribune, une phrase avait résonné en moi comme un cahier des charges : il n’y a de place, ni aujourd’hui ni demain, pour un Maroc avançant à deux vitesses. C’est à cette école, celle des grands chantiers et de la vitesse unique, que je voudrais inviter notre transformation digitale.

 

Qui suis-je pour en parler ? Ni politologue ni éditorialiste. Un entrepreneur, simplement, dont le métier depuis vingt cinq ans consiste à faire travailler ensemble trois mots : innovation, digital et impact. Incuber des startups, former des jeunes, accompagner des entreprises : j’ai appris là une conviction têtue, c’est que le numérique n’est pas un secteur, c’est un système nerveux. Et un système nerveux se juge à une seule chose : est-ce que l’influx atteint les extrémités du corps ?

 

Notre pays s’est doté d’une stratégie nationale chiffrée, d’une feuille de route dédiée à l’intelligence artificielle visant cent milliards de dirhams de contribution au PIB, d’instituts d’excellence en région, d’un partenariat pour des modèles d’IA qui parleront darija et tamazight, avec à la barre une scientifique de rang mondial dont l’autorité académique honore le pays. Tout cela est réel, et tout cela mérite mieux que le scepticisme de salon. Mais avant de poser des questions à l’État, nous nous les sommes posées à nous-mêmes. C’est peut-être cela, la vraie leçon de cette veille de bay’a : commencer par sa propre remise en question.

 

Au lendemain de la crise sanitaire, avec l’équipe de l’Emerging Business Factory et en partenariat avec le Centre Régional d’Investissement de Marrakech-Safi et la Near East Foundation, nous avons lancé un projet data dans le quartier industriel de Sidi Ghanem, à Marrakech : près de cinq cents entreprises recensées, cartographiées, étudiées, et une base de données que nous continuons de renouveler sur le volet de la maturité digitale. Sidi Ghanem, pôle de créativité dont le rayonnement dépasse largement nos frontières, celui où l’artisanat marocain rencontre le design contemporain, d’où partent des conteneurs vers Paris, New York et Dubaï. Nous pensions mesurer un retard. Nous avons documenté un gouffre. Près d’une entreprise sur deux n’a aucun site web. Parmi celles qui sont présentes en ligne, c’est-à-dire les mieux armées, un site sur cinq n’est même pas sécurisé, l’arabe figure sur moins d’un site sur vingt, et la transaction en ligne est presque inexistante : sur soixante-dix-huit entreprises auditées, trois seulement permettaient de prendre rendez-vous, une seule de réserver. Des vitrines, donc, mais presque jamais des canaux de vente. Et ce que les chiffres ne capturent pas, le terrain le montre chaque jour : la commande qui se prend sur un carnet et se perd avec lui, le portefeuille de clients qui tient dans une conversation WhatsApp, la marge de maîtres-artisans d’exception qui s’évapore dans des chaînes d’intermédiaires. Voilà le constat, et il est consternant non parce que ces entreprises seraient fautives, mais parce qu’elles sont seules.

 

Si les mots du Discours du Trône de 2025 interdisent un Maroc à deux vitesses, alors ils valent aussi pour le numérique. Car c’est bien une digitalisation à deux vitesses que nos données décrivent : des plateformes mondiales d’un côté, des carnets en papier de l’autre, souvent dans la même rue. L’économie qui vient est une économie de l’efficience. On y appartient ou on subsiste à côté d’elle. Un atelier qui pilote ses stocks, connaît ses coûts et vend en direct ne fait pas le même métier que le même atelier sans données : il fait un métier qui a un avenir. C’est pourquoi, à la CGEM Marrakech-Safi, avec mon binôme, nous avons ouvert un premier chantier, embryonnaire mais fondateur : constituer la data de nos propres membres. Parce qu’on ne gère que ce que l’on mesure, et qu’un territoire qui ne connaît pas son tissu ne peut pas le transformer. C’est cela, au fond, que j’appelle de mes vœux à l’échelle nationale : des stratégies pilotées par la donnée, et un principe de digital by design, où aucun programme de développement, agricole, touristique, artisanal ou industriel, ne se conçoive plus sans sa couche numérique native. Non pas le digital comme département, mais le digital comme essence.

 

Cette exigence a un visage : celui de notre jeunesse. Car le paradoxe de Sidi Ghanem est aussi une promesse. Chaque entreprise sans site est une mission pour un jeune développeur. Chaque exportateur sans canal de vente en ligne est un poste pour un jeune spécialiste du commerce digital. Chaque coopérative sans données est un terrain pour un jeune analyste. La stratégie nationale promet cent mille talents formés par an et des dizaines de milliers d’emplois dans l’IA. Magnifique. Mais l’employabilité ne se décrète pas dans les référentiels de formation, elle se constate dans les carnets de commandes. Former des jeunes au digital sans digitaliser le tissu qui doit les embaucher, c’est remplir un réservoir dont le moteur n’est pas branché. Et puisque le discours d’hier soir a élevé la cybersécurité au rang de souveraineté, disons-le simplement : la souveraineté digitale se décline en questions très concrètes. Quelles infrastructures, et où ? Quelles ressources humaines, formées à quoi, retenues comment ? Quel apprentissage tout au long de la vie, pour l’ingénieure comme pour le maître-artisan ? Quelles opportunités réelles saisies dans le deep learning, là où se joue la prochaine décennie ? Un adage provocateur circule chez les praticiens, et je le cite de mémoire en en assumant la pointe : l’intelligence artificielle se fait en PowerPoint, le deep learning lui, s’écrit en Python. Toute notre affaire est là, dans le passage de la slide au code, de l’intention à l’instruction.

 

C’est dans cet esprit, celui d’un partenaire qui a fait ses propres devoirs, que je me permets trois questions simples, posées avec la considération due à ceux qui portent ce chantier. Où en sommes-nous, objectif par objectif, sur les jalons que la stratégie elle-même a fixés pour 2026, et quand disposerons-nous d’un tableau de bord public, comme Tanger Med publie ses tonnages ? Qu’avons-nous appris, par une évaluation rendue publique, des plans qui ont précédé celui-ci ? Et comment le prochain kilomètre sera-t-il parcouru non pas vers les sommets internationaux, où le Maroc brille déjà, mais vers l’atelier de Sidi Ghanem, vers la coopérative de l’Atlas, vers le jeune diplômé qui attend que la promesse numérique devienne son contrat de travail ? Ce ne sont pas des questions d’opposant. Ce sont des questions d’associé. Et le secteur privé régional, incubateurs, fédérations, entrepreneurs, se tient prêt à y répondre aux côtés de l’État, données en main, comme nous avons commencé à le faire, modestement, dans notre propre quartier.

 

Demain, devant notre Roi, je penserai à ces artisans dont les mains valent des chapitres d’histoire et dont les carnets de commandes tiennent sur une page. Le serment que nous renouvellerons à Tétouan, je voudrais le traduire dans la seule langue que ce règne ait jamais validée : celle des promesses tenues. Vingt-sept ans durant, ce pays a fait du port, du rail, de l’usine et même du soleil des réalités que nul ne peut contester. Faisons du numérique la prochaine. Et commençons là où c’est le plus difficile et le plus fécond : au plus près de ceux qui travaillent, au service, toujours, avec art et honneur.