« Un jour, j’ai rêvé d’être une étoile. Depuis, je ne sais plus si je suis un homme nostalgique du ciel, ou une étoile égarée dans la condition humaine. »
Zhuangzi à Saint-Exupéry…
… Je lui ai dit que nous étions ; avais-je lu quelque part ; des étoiles à l’origine, et que nous avions cessé de l’être. Hasnaa Chennaoui n’a pas souri de la naïveté avec laquelle j’avais lâché ma phrase. Planétologue, spécialiste de ces météorites qui sont les plus anciens témoins de notre histoire, elle a hoché la tête et m’a repris : je n’étais pas dans la métaphore. C’était, scientifiquement, plus vrai que je ne l’imaginais. Nous parlions entre deux plats, dans ce relâchement du déjeuner où l’on quitte enfin les grilles d’évaluation, ce lundi 25 mai où je présidais la commission Entrepreneuriat des Prix de la Jeunesse. Et cette femme, en quelques mots, venait de mettre en apesanteur tout ce que je croyais savoir sur le rêve.
Le fer de mon sang, le calcium de mes os, le carbone de mes cellules ont été forgés dans le ventre d’étoiles mortes bien avant que la Terre ne fût même une idée. Certaines des particules qui me composent viennent d’au-delà de notre système solaire, échouées ici par le hasard immense des explosions stellaires. Nous ne sommes pas faits à l’image des étoiles. Nous sommes faits de leur cendre, et cette cendre n’est pas un résidu : c’est une mémoire. Nous marchons dans nos vies en ignorant que nous transportons les restes d’un embrasement originel.
C’est là, entouré de Hamza El Baroudi et Adil Lamnini, au milieu du cliquetis des couverts et de cette agitation légère propre aux déjeuners officiels, que m’est revenue la vieille intuition de Platon. La réminiscence. Cette idée vertigineuse selon laquelle apprendre ne consiste pas réellement à découvrir l’inconnu, mais à retrouver obscurément une vérité que l’âme aurait déjà portée en elle avant le tumulte de la vie et l’oubli du monde sensible. Comme si certaines connaissances, certaines élévations, certaines lumières ne nous étaient pas étrangères, mais simplement éloignées.
J’ai alors compris que cette journée consacrée à la jeunesse relevait profondément de cette réminiscence platonicienne. Ces jeunes que nous écoutions, que nous interrogions et que nous célébrions ne découvraient pas seulement leur capacité à créer, entreprendre ou rêver. Ils se souvenaient d’eux-mêmes. Quelque chose en eux, de plus ancien que leurs peurs, de plus vaste que leurs biographies encore inachevées, reconnaissait silencieusement une forme de grandeur intérieure dont ils ne maîtrisaient pas encore le langage.
Le rêve, soudain, cessait d’être une simple projection vers l’avenir.
Il devenait mémoire.
Mémoire d’un ciel intérieur que l’homme porte peut-être depuis toujours, mais que la vie adulte recouvre lentement de couches de prudence, de fatigue, de stratégie, de désillusion et de calculs. Une poussière terne, infiniment moins noble que celle des étoiles dont nos corps, pourtant, demeurent encore secrètement issus.
Entre les fourchettes et les couteaux, au milieu de cette agitation feutrée propre aux déjeuners des cérémonies où chacun semble jouer momentanément une version policée de lui-même, j’ai évoqué les derviches.
Ces hommes qui tournent jusqu’au vertige afin de rompre la tyrannie de l’ego. Tourner non pour fuir le monde, mais pour désapprendre cette illusion tragique qui pousse l’homme à se croire immobile au centre de toute chose. Le derviche tourne parce que l’univers lui-même tourne. Les planètes tournent. Les galaxies tournent. Les électrons tournent. Même les étoiles dérivent dans une danse cosmique dont aucune conscience humaine ne possède véritablement la partition.
Et j’ai alors repensé à Hallaj.
À cette phrase immense et dangereuse : « ما في جُبَّتي إلا الله ». “Il n’y a sous ma tunique que Dieu.”. Phrase scandaleuse si elle est comprise par l’ego. Phrase sublime si elle est comprise par l’effacement de l’ego. Car Hallaj ne disait pas : “Je suis Dieu.” Il disait peut-être quelque chose de beaucoup plus vertigineux : lorsque l’homme cesse enfin de s’adorer lui-même, il devient traversé par quelque chose de plus vaste que sa propre personne.
Les derviches tournent pour briser cette raideur intérieure qui empêche l’homme de rejoindre le mouvement du ciel.
Et soudain, au milieu de cette journée consacrée à la jeunesse, cette idée m’est apparue avec une clarté étrange : beaucoup de jeunes que nous écoutions ce jour-là n’étaient pas encore totalement rigidifiés par le monde adulte. Quelque chose en eux tournait encore avec le vivant. Avec le possible. Avec l’élan. C’est peut-être cela, finalement, le véritable équilibre entre humilité et prétention. L’humilité qui nous rappelle que nous ne sommes qu’un fragment de poussière stellaire perdu dans l’immensité. Et la prétention magnifique qui pousse malgré tout cette poussière à vouloir aimer, bâtir, comprendre, créer, entreprendre et rêver comme si l’univers entier attendait secrètement quelque chose d’elle.
Je suis rentré hier soir avec une intuition simple : vieillir dignement ne consiste peut-être qu’à cela. Ne pas laisser le monde éteindre complètement les étoiles que nous portions déjà en nous. Et reconnaître, dans le regard d’un jeune qui ose encore rêver, la lumière que nous avions presque oubliée.
Je veux enfin remercier ce Maroc, vieille terre de passages et de constellations, qui continue malgré les tempêtes du siècle à offrir à sa jeunesse le droit de lever les yeux vers le ciel. Remercier Sa Majesté le Roi Mohammed VI, notre étoile du nord dans cette longue traversée collective. Remercier M. Mehdi Bensaid et les équipes du ministère, dont l’attention, l’élégance et l’engagement ont donné à cette édition la chaleur des grandes aventures humaines. Et remercier enfin mes frères de route, Hamza El Baroudi et Adil Lamnini, qui m’ont accompagné dans cette belle odyssée parmi ces étoiles naissantes.
